Lagny-sur-Marne, mémoire de pierre, mémoire d'eau
Lagny-sur-Marne








Née d’un pèlerinage sur les rives de la Marne, Lagny s’est d’abord construite autour de la ferveur et des grandes foires qui faisaient battre son cœur médiéval. Puis le temps s’est ralenti, avant que le train ne vienne bouleverser son horizon et l’entraîner dans la modernité.
Vous verrez comment les besoins d’hygiène et de progrès ont façonné de nouveaux paysages, entre bateaux-lavoirs, bains publics et quartiers de meulières où s’invente le confort.
Vous longerez ces bords de Marne qui, chaque dimanche, furent le théâtre des baignades, des canotiers et des guinguettes, avant de redécouvrir, aujourd’hui, une ville qui se réconcilie avec son fleuve à travers la renaturation des parcs et la reconquête des friches.
Suivre cette balade, c’est entrer dans une histoire mouvante — celle d’une cité qui, de siècle en siècle, se réinvente au fil de l’eau.
Parcours réalisé par le CAUE de Seine-et-Marne, en partenariat avec les CAUE d'Île-de-France et avec le soutien de la Direction Régionale des Affaires Culturelles, dans le cadre d'Archipel Francilien.
Aperçu du parcours
Quai Savarin, au fil de la Marne
© Martin Argyroglo
Un gué, une abbaye, une ville
Tout commence ici, à l’endroit où l’on traverse alors la Marne à pied. Avant les ponts, un simple gué relie les routes situées de part et d’autre de la rivière : vers l’ouest, Paris ; vers l’est, Crécy.
C’est autour de ce passage que la ville de Lagny prend naissance. Au VIIᵉ siècle, Fursy, moine irlandais, y fonde une abbaye bénédictine. Elle s’implante au sud de la rivière, sur un coteau habité, dominant des marais poissonneux.
L’urbanisation s’inscrit dans l’axe du gué, traçant peu à peu des ruelles sur le coteau, à l’abri des crues, avant de s’étendre sur la plaine alluviale assainie. La cité médiévale, d’abord haut lieu de pèlerinage, se développe autour du monastère. Ressource vitale et voie d’échanges, la Marne nourrit les activités de la cité, tandis que ses sources naturelles offrent une eau claire, encore à l’abri des pollutions du monde médiéval.
Lagny-sur-Marne, à l'intersection des routes au nord et sud de la Marne. Carte de Cassini (XVIIIᵉ siècle) ©Géoportail
Les remparts
Dès le XIIIᵉ siècle, Lagny se fortifie pour protéger son abbaye, ses commerces et ses habitants.
Un second rempart, au XVᵉ siècle, double la rive : la ville se protège aussi des pilleurs venus par bateau. La tour des Pêcheurs, visible aujourd’hui, en garde le souvenir.
Cinq portes, onze tours et de profonds fossés dessinent une cité close. Au nord, la Marne assure la défense naturelle ; au sud, le coteau protège le monastère.
On en devine ici la trace, dans le soubassement de cet ancien établissement : "Bains chauds – Douches", dont la façade colorée attire encore le regard.
Les Bains Chauds Douches, entrée 16 rue du Château Fort ©CAUE77-AlexandreBonnot-2025
Un patrimoine du quotidien
Ce bâtiment modeste illustre une époque où se laver relève d’un effort collectif. Jusqu’au milieu du XXᵉ siècle, la plupart des logements, anciens, n’ont ni eau courante, ni sanitaires, ni salle d’eau. Sur le mur, les mots « Bains chauds » et « Douches » évoquent un lieu et une promesse de confort. Leur précision n’est pas anodine : face aux bains froids de la Marne, quai Gourdine, ils témoignent d’une modernité nouvelle, celle de l’eau chaude à portée de tous.
Des étuves médiévales aux bains chauds
Mais ces bains chauds sont les héritiers d’une très longue histoire. Dès le Moyen Âge, les villes possèdent des étuves : établissements publics où l’on se lave, se délasse, et parfois se soigne. Ces lieux initialement inspirés des thermes antiques ou des pratiques ramenées des Croisades, sont très fréquentés, trop. Mais pas par tous : ils restent réservés aux plus aisés. Accusés d'activités jugées immorales mais aussi de propager les épidémies comme la peste et la syphilis, ils tombent en disgrâce. La peur de l’eau s’installe, la pollution s’intensifie : les rivières et les rus deviennent les égouts des cités. Le bain disparaît des usages avant de renaître au XIXᵉ siècle avec le retour des pratiques d’hygiène. En tout temps, on se baigne dans les rivières.
Un peu plus haut dans la ville, dans l'axe même de cet ancien établissement, vous trouverez d'ailleurs la rue des Etuves.
Les bains-douches, une révolution hygiéniste
Sous l’influence des médecins, des ingénieurs et des pouvoirs publics, l’eau redevient, au XIXᵉ siècle, symbole de propreté et de santé. Les bains-douches privés se multiplient alors, offrant une gamme de prestations — du simple cabinet de lavage aux établissements les plus raffinés — destinées à une clientèle désormais prête à payer le prix de ce nouveau confort.
La douche, froide, est initialement inventée et installée pour les casernes et les prisons qui sont alors construites. Rapide, collective, bientôt chaude grâce à l’évolution des technologies, plus économe en eau et en énergie que le bain, elle devient un modèle dans les nouveaux équipements dédiés. Des douches sont aussi installées dans les usines et dans les écoles.
Lois, taxes sur le jeu, arrêtés et subventions des communes et des caisses d’épargne favorisent la construction de Bains-douches pour les rendre accessibles aux plus modestes. En donnant à tous l’accès à l’eau chaude et à la propreté, ces établissements contribuent à faire reculer les épidémies et à prolonger l’espérance de vie.
Les Bains Douches de Fontenay-Trésigny (Avant 1923)
L’eau dans la ville, du confort à la modernité
Après l’essor des bains chauds à la fin du XIXᵉ siècle, l’entre-deux-guerres marque l’âge d’or des bains-douches municipaux. Jusqu’aux années 1950, la douche à domicile, comme le bain, demeure rare.
La modernisation de l’habitat, longtemps attendue, ne s’engage véritablement en France qu’à partir des années 1960-1970 : l’eau courante, l’eau chaude et les sanitaires gagnent alors progressivement les logements anciens, annonçant la fin des établissements collectifs.
En 1975, si l’eau courante est devenue la norme, seule une majorité de foyers dispose d’eau chaude et de salle d’eau, et moins d’un sur deux bénéficie d’un confort complet.
Cette lente conquête de la modernité transforme le quotidien : la salle d’eau, réduite à une douche ou une baignoire sabot, d’abord aménagée dans la cuisine, devient peu à peu un espace distinct, symbole d’intimité et de progrès domestique.
La baignoire sabot dans la cuisine - Jeune femme versant de l'eau dans une baignoire - 1950 ©Ministère de la Culture - Médiathèque du patrimoine et de la photographie, Dist. GrandPalaisRmn / Emile Muller
Quai
Ce quai est probablement aménagé au XIXᵉ siècle pour accueillir les bateaux-lavoirs, inscrits dans le vaste mouvement hygiéniste qui marque alors l’espace urbain.
Le ponton d’amarrage tout comme l’embarcadère du quai Saint-Père, situé de l’autre côté du pont Maunoury, aménagée en 2006, forment aujourd’hui une escale fluviale. Ensemble, ils redonnent vie aux berges et renouent avec une des vocations du lieu : un espace de passage, de détente et de lien entre la ville et sa rivière.
Le pont d'amarrage, quai Savarin destiné à la plaisance © Martin Argyroglo
Quai Savarin, au fil de la Marne
© Martin Argyroglo
Un gué, une abbaye, une ville
Tout commence ici, à l’endroit où l’on traverse alors la Marne à pied. Avant les ponts, un simple gué relie les routes situées de part et d’autre de la rivière : vers l’ouest, Paris ; vers l’est, Crécy.
C’est autour de ce passage que la ville de Lagny prend naissance. Au VIIᵉ siècle, Fursy, moine irlandais, y fonde une abbaye bénédictine. Elle s’implante au sud de la rivière, sur un coteau habité, dominant des marais poissonneux.
L’urbanisation s’inscrit dans l’axe du gué, traçant peu à peu des ruelles sur le coteau, à l’abri des crues, avant de s’étendre sur la plaine alluviale assainie. La cité médiévale, d’abord haut lieu de pèlerinage, se développe autour du monastère. Ressource vitale et voie d’échanges, la Marne nourrit les activités de la cité, tandis que ses sources naturelles offrent une eau claire, encore à l’abri des pollutions du monde médiéval.
Lagny-sur-Marne, à l'intersection des routes au nord et sud de la Marne. Carte de Cassini (XVIIIᵉ siècle) ©Géoportail
Les remparts
Dès le XIIIᵉ siècle, Lagny se fortifie pour protéger son abbaye, ses commerces et ses habitants.
Un second rempart, au XVᵉ siècle, double la rive : la ville se protège aussi des pilleurs venus par bateau. La tour des Pêcheurs, visible aujourd’hui, en garde le souvenir.
Cinq portes, onze tours et de profonds fossés dessinent une cité close. Au nord, la Marne assure la défense naturelle ; au sud, le coteau protège le monastère.
On en devine ici la trace, dans le soubassement de cet ancien établissement : "Bains chauds – Douches", dont la façade colorée attire encore le regard.
Les Bains Chauds Douches, entrée 16 rue du Château Fort ©CAUE77-AlexandreBonnot-2025
Un patrimoine du quotidien
Ce bâtiment modeste illustre une époque où se laver relève d’un effort collectif. Jusqu’au milieu du XXᵉ siècle, la plupart des logements, anciens, n’ont ni eau courante, ni sanitaires, ni salle d’eau. Sur le mur, les mots « Bains chauds » et « Douches » évoquent un lieu et une promesse de confort. Leur précision n’est pas anodine : face aux bains froids de la Marne, quai Gourdine, ils témoignent d’une modernité nouvelle, celle de l’eau chaude à portée de tous.
Des étuves médiévales aux bains chauds
Mais ces bains chauds sont les héritiers d’une très longue histoire. Dès le Moyen Âge, les villes possèdent des étuves : établissements publics où l’on se lave, se délasse, et parfois se soigne. Ces lieux initialement inspirés des thermes antiques ou des pratiques ramenées des Croisades, sont très fréquentés, trop. Mais pas par tous : ils restent réservés aux plus aisés. Accusés d'activités jugées immorales mais aussi de propager les épidémies comme la peste et la syphilis, ils tombent en disgrâce. La peur de l’eau s’installe, la pollution s’intensifie : les rivières et les rus deviennent les égouts des cités. Le bain disparaît des usages avant de renaître au XIXᵉ siècle avec le retour des pratiques d’hygiène. En tout temps, on se baigne dans les rivières.
Un peu plus haut dans la ville, dans l'axe même de cet ancien établissement, vous trouverez d'ailleurs la rue des Etuves.
Les bains-douches, une révolution hygiéniste
Sous l’influence des médecins, des ingénieurs et des pouvoirs publics, l’eau redevient, au XIXᵉ siècle, symbole de propreté et de santé. Les bains-douches privés se multiplient alors, offrant une gamme de prestations — du simple cabinet de lavage aux établissements les plus raffinés — destinées à une clientèle désormais prête à payer le prix de ce nouveau confort.
La douche, froide, est initialement inventée et installée pour les casernes et les prisons qui sont alors construites. Rapide, collective, bientôt chaude grâce à l’évolution des technologies, plus économe en eau et en énergie que le bain, elle devient un modèle dans les nouveaux équipements dédiés. Des douches sont aussi installées dans les usines et dans les écoles.
Lois, taxes sur le jeu, arrêtés et subventions des communes et des caisses d’épargne favorisent la construction de Bains-douches pour les rendre accessibles aux plus modestes. En donnant à tous l’accès à l’eau chaude et à la propreté, ces établissements contribuent à faire reculer les épidémies et à prolonger l’espérance de vie.
Les Bains Douches de Fontenay-Trésigny (Avant 1923)
L’eau dans la ville, du confort à la modernité
Après l’essor des bains chauds à la fin du XIXᵉ siècle, l’entre-deux-guerres marque l’âge d’or des bains-douches municipaux. Jusqu’aux années 1950, la douche à domicile, comme le bain, demeure rare.
La modernisation de l’habitat, longtemps attendue, ne s’engage véritablement en France qu’à partir des années 1960-1970 : l’eau courante, l’eau chaude et les sanitaires gagnent alors progressivement les logements anciens, annonçant la fin des établissements collectifs.
En 1975, si l’eau courante est devenue la norme, seule une majorité de foyers dispose d’eau chaude et de salle d’eau, et moins d’un sur deux bénéficie d’un confort complet.
Cette lente conquête de la modernité transforme le quotidien : la salle d’eau, réduite à une douche ou une baignoire sabot, d’abord aménagée dans la cuisine, devient peu à peu un espace distinct, symbole d’intimité et de progrès domestique.
La baignoire sabot dans la cuisine - Jeune femme versant de l'eau dans une baignoire - 1950 ©Ministère de la Culture - Médiathèque du patrimoine et de la photographie, Dist. GrandPalaisRmn / Emile Muller
Quai
Ce quai est probablement aménagé au XIXᵉ siècle pour accueillir les bateaux-lavoirs, inscrits dans le vaste mouvement hygiéniste qui marque alors l’espace urbain.
Le ponton d’amarrage tout comme l’embarcadère du quai Saint-Père, situé de l’autre côté du pont Maunoury, aménagée en 2006, forment aujourd’hui une escale fluviale. Ensemble, ils redonnent vie aux berges et renouent avec une des vocations du lieu : un espace de passage, de détente et de lien entre la ville et sa rivière.
Le pont d'amarrage, quai Savarin destiné à la plaisance © Martin Argyroglo
Le lavoir – une histoire du propre
Le Lavoir de la Planchette © Martin Argyroglo
Avant le robinet : une eau partagée
Au tournant du XXᵉ siècle, la vie quotidienne repose encore sur un accès collectif à l’eau. Puits, fontaines publiques, bornes à pompe ou citernes partagées rythment la vie des habitants. On y puise, on y porte, on y stocke. Avant l’arrivée du robinet dans chaque logement, le linge et le corps s’entretiennent dans des lieux publics — lavoirs, bains-douches — héritiers d’une longue histoire d’efforts communs pour rendre l’eau disponible et maîtrisée.
Le lavoir de la Planchette
Vous voici au lavoir de la Planchette, un lieu à la fois modeste et essentiel. Construit en 1834, il remplace deux anciens lavoirs devenus insalubres. Alimenté par des sources, il recueille leur trop-plein. Ici, jusqu’en 1983, on bat, on rince, on fait sécher — souvent après avoir « cuit » le linge à la maison. Trempage, coulage, cuisson, rinçage, séchage, repassage : un cycle épuisant, longtemps saisonnier, mais qui s’intensifie avec les nouvelles injonctions de propreté du corps et du linge.
En dehors des blanchisseuses professionnelles, de nombreuses femmes seules ou veuves lavent pour autrui, à la pièce (les piéçardes). Les logements étroits et surpeuplés deviennent alors des ateliers improvisés : on y fait bouillir le linge sur des fourneaux de fortune, on tord, on savonne, avant de descendre au lavoir ou à la rivière.
« La vapeur des cuves montait jusqu’au plafond, ruisselait sur les vitres, tombait en gouttes au milieu de la pièce. Les murs suintaient, la peinture cloquait, les planches du parquet gonflaient. » - Émile Zola, L’Assommoir, 1877, chap. VI.
« Plusieurs incendies se sont déclarés dans des logements de blanchisseuses, causés par les fourneaux à lessive improvisés dans des chambres exiguës. Les habitants du voisinage se plaignent des infiltrations d’eau et des dégagements de vapeur. » - Rapport du préfet de police de la Seine, 1864 (cité par Michelle Perrot, Les Femmes ou les silences de l’histoire, Flammarion, 1998).
La Blanchisseuse © Musée d'Orsay, Dist. GrandPalaisRmn / Sophie Crépy
L’humidité ronge les murs, les planchers pourrissent, les vapeurs brûlent les mains ; parfois, un feu mal surveillé provoque un incendie. Ces gestes domestiques laissent leur trace sur les corps comme sur les maisons. Peu à peu, les médecins hygiénistes établissent le lien entre insalubrité, maladies et épidémies : la salubrité devient un enjeu public.
Bateaux-lavoirs - une paysage urbain oublié
Pour y remédier, au XIXᵉ siècle, les pouvoirs publics encouragent la création de lavoirs collectifs, en accordant des subventions. Il s’agit à la fois de soulager le labeur domestique, de préserver la santé des femmes et de limiter les risques d’humidité dans les logements. Les indépendantes y trouvent un espace et des outils modernes, souvent gratuits ou à prix modeste. Le blanchissage devient un secteur économique structuré, prenant en charge le linge des hôpitaux, des casernes, des hôtels.
Dans les villes denses, les bateaux lavoirs offrent depuis longtemps une solution ingénieuse : Ils vont se généraliser. Installés sur la rivière, ils bénéficient d’une eau courante, d’un bon éclairage naturel et d’une évacuation directe des eaux usées. À Lagny, plusieurs établissements flottants privés s’amarrent probablement le long du quai Savarin dès les années 1830. Les toiles néo-impressionnistes de Léon Gausson (1885) et Henri Lebasque (1905) en restituent les couleurs et la lumière, là où les cartes postales d’époque restent muettes. D'autres bateaux lavoirs seront aussi magnifiés sous les pinceaux du Douanier Rousseau et de Vincent Van Gogh.
Les bateaux lavoirs sur les quais de Lagny. Avant 1923 - Voir Crédits et Sources
Ces bateaux-lavoirs, modestes ou imposants, animent les berges de nombreuses villes. Ils inspirent aussi Anatole France, Eugène Sue, Maupassant ou Victor Hugo, qui y voient à la fois un théâtre de travail et de solidarité, mais aussi de pauvreté et de courage.
« Le long de la Seine, sur les pontons des bateaux-lavoirs, les femmes, agenouillées, battaient du linge avec un bruit sourd qui se mêlait au murmure du fleuve. C’était un de ces matins d’hiver où la ville semble fumer de tous ses toits, et où Paris, malgré la misère qu’il couvre, a encore de la beauté. » - Victor Hugo, Les Misérables, 1862, Tome III (Marius), Livre II, chap. IV.
Les bateaux-lavoirs sous la neige, sur l'île Saint Louis, au coeur de Paris - Inondations 1910, la Seine au Quai Bourbon, Paris – bateau-lavoir (DP)
Le travail des femmes - Bateau-lavoir sur un bord du canal et cheminée de fabrique, Paris, Hippolyte Blancard, v. 1890 — Musée Carnavalet (Paris Musées, inv. PH73819).
François Gauzi, Le Port de la Daurade, les bains chauds et les bateaux-lavoirs - Vers 1900 - Musée du Vieux Toulouse, inv. 80.1396 ©Creative Commons
Vue presque identique - Eugène Trutat, Toulouse : le bassin de la Daurade — Muséum de Toulouse, MHNT.PHa.138.T.008 (Domaine public)
À l’ombre des lavoirs, la rumeur des villes
Sous la charpente de ce lavoir, les gestes se mêlent aux voix. Lieu de travail, de parole et de solidarité, c’est un espace presque exclusivement féminin où l’on échange, rit et se confie.
Dans les lavoirs, le vacarme des battoirs couvre les rires et les querelles :
« Les femmes causaient sans se gêner, au milieu de la buée des cuves. Elles se racontaient leurs histoires, criaient d’un bout à l’autre de la boutique, riaient, s’injuriaient pour un mot… des cancans de voisinage. » - Émile Zola, L’Assommoir, 1877, chap. III.
Zola et Hugo y voient une rumeur populaire, faite de confidences, de jalousies et de colères. Les notables, eux, redoutent ces lieux de parole libre, jugés subversifs.
« Les blanchisseuses se livrent à des propos bruyants et parfois inconvenants qui troublent le voisinage ; il serait désirable d’imposer silence dans les établissements publics. » (Rapport du préfet de la Seine, 1862).
Au centre, violente dispute dans le lavoir - Affiche pour le Théâtre de l'Ambigu : l'Assommoir - 1879 © BnF, Dist. GrandPalaisRmn / image BnF
Peu à peu, des règlements imposent le silence, des cloisons séparent les laveuses, la surveillance s’installe. Mais pour ces femmes, souvent pauvres, isolées ou mères seules, le lavoir est aussi un refuge social, un espace d’existence et de liberté.
La fin des lavoirs, le début des machines
Longtemps manuel et épuisant, le métier de blanchisseuse se modernise au XIXᵉ siècle avec les cuviers à vapeur et les essoreuses mécaniques : le bruit des battoirs cède peu à peu la place au ronronnement des machines.
Les bateaux-lavoirs disparaissent progressivement au XXᵉ siècle ; à Lagny, l’un d’eux est emporté par la crue de 1941.
Dans les grandes villes, entre 1900 et 1950, le linge est désormais confié à des blanchisseries commerciales, avant que les laveries automatiques ne s’imposent. Dans les campagnes, le lavoir communal perdure jusque dans les années 1950.
En 1967, 44 % des ménages possèdent une machine à laver — parfois un modèle portable, en plastique. Dix ans plus tard, ils sont 74 %, et plus de 96 % aujourd’hui : une révolution silencieuse, qui libère enfin les corps du poids de la lessive.
A voir au 1er rue Saint Paul
Bel escalier à encorbellement, couvert. © Martin Argyroglo
Les escaliers sont souvent rejetés sur cour, donnant lieu à de remarquables ouvrages de charpente. Les couvertures, à forte pente, sont en tuiles plates.
Saint-Fursy, l’église aux mille vies
Ancienne église Saint Furcy - Façade ouest, le portail bien malmené, classé monument historique en 1982 © Martin Argyroglo
Une église fondatrice, repère de la cité
En entrant dans le cœur ancien de Lagny, on découvre l’église Saint-Fursy. Elle s’impose très tôt comme un repère majeur de la cité. Édifiée au Xᵉ siècle, reconstruite après l’incendie de 1184, puis agrandie aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, elle occupe bientôt presque tout l’îlot formé par la rue du Temple, la rue des Marchés et la place actuelle. Longue d’une trentaine de mètres, son ampleur dépasse de loin la façade visible aujourd’hui.
Tournée vers l’Orient comme le veut la règle, l’église tourne paradoxalement le dos à la principale artère de la cité. Cette orientation sacrée, qui la relie au soleil levant, affaiblit sans doute sa visibilité et son rôle de cœur battant.
Quand la ville faisait sonner les cloches
Dès 1401, le clocher accueille l’horloge municipale et rythme la vie de la cité. Les cloches scandent les heures, appellent aux offices, célèbrent les fêtes et accompagnent les deuils. Leur voix résonne au cœur de la communauté, suscitant quêtes et dons paroissiaux. C’est grâce à la générosité des habitants que les travaux de 1731-1732 sur le clocher, sont menés à bien. Offertes par des parrains et marraines, les cloches - souvent dédiées à des saints - sont régulièrement refondues ou remplacées, pour participer régulièrement à l’entretien et à la vie même de l’église.
Du sanctuaire au théâtre des hommes
©Archives Départementales de Seine-et-Marne
Mais cette harmonie s’interrompt à la Révolution. En 1796, l’église devient bien national. Le chœur, le transept, le clocher et une travée, en mauvais état, sont démolis. Les pierres revendues. Le reste du volume vaste, est conservé et réaffecté. Saint-Fursy devient auberge, salle de bal, théâtre, puis cinéma. Celui-ci accueille, en 1896, la première séance cinématographique organisée à Lagny, un an après la projection inaugurale des frères Lumière à Paris.
Ce réemploi pragmatique, hérité de la période révolutionnaire, privilégie la transformation à la reconstruction : on recycle les bâtiments plutôt que de les reconstruire. L’église cesse d’être un sanctuaire, mais demeure un lieu de vie et de sociabilité, inscrit au cœur de la ville.
Lorsque Saint-Fursy ferme en 1792, le paysage sonore de Lagny s’en trouve bouleversé.
L'église "amputée" - Hôtel Saint Furcy avant la construction de l'immeuble d'habitations R+3+combles en 1912 . Adolphe Humbert de Molard, Fontaine Saint-Furcy, Lagny-sur-Marne, v. 1845-1853, BnF - Domaine public.
De la réutilisation à la reconnaissance
Réduite à trois travées sur trois niveaux, l’ancienne église conserve son portail sculpté et sa structure gothique. Elle est classée monument historique en 1982, après un siècle et demi d’usages profanes. Ce classement consacre la transformation du regard : d’un bâtiment réemployé par nécessité à un patrimoine reconnu pour sa valeur urbaine et historique. Saint-Fursy incarne le passage du pragmatisme ancien à la conscience patrimoniale moderne — une église devenue archive vivante de la ville.
Plus que trois travées pour la brasserie Le Saint Furcy, Place de la Fontaine © Martin Argyroglo
Patrimoine sacré, usages profanes : un nouvel âge pour les églises ?
Entre nécessité, héritage et sens, cette église nous rappelle que la ville est un organisme vivant, où chaque pierre garde la trace des usages passés et des choix à venir. Saint-Fursy n’est qu’un exemple parmi des milliers. La France compte près de 47 000 édifices cultuels, dont plus d’un tiers sans usage religieux régulier. Leur entretien, leur reconversion ou leur disparition interrogent notre rapport au sacré, à la mémoire et à la matière.
Faut-il conserver, transformer ou laisser disparaître ? Nos aïeux agissaient avec pragmatisme : ils réutilisaient. Nous le faisons aussi.
Les églises ou chapelles deviennent salle d'escalade, espace de coworking comme dans l'ancienne église Sainte Rita, Paris 15ᵉ (2024), bar à rhum (chapelle du Domaine de la Reine Margot à Issy-les-Moulineaux), boîte de nuit ( chapelle des Capucins à Angers), brasserie (église Saint-Nicaise de Rouen) boutique hôtel ( chapelle du XIXᵉ siècle à Nantes), hôtel ( église Saint-Nicolas à la Rochelle), cinéma d'art et d'essai (église Saint-Siméon à Bordeaux)... Ainsi, chaque année, une dizaine d'églises souvent laissés à l'abandon, sont désacralisées et vendues en France, le plus souvent pour devenir habitation, hôtel, salle d'exposition ...
L’eau miraculeuse, de la source sacrée au cœur marchand de la ville
La fontaine, au coeur de la place © Martin Argyroglo
Au Moyen Âge, l’eau conditionne la vie et la prospérité des villes. Les cités de vallée, comme Lagny, tirent parti des rivières et des nappes phréatiques qui les traversent. La Marne, ici, modèle la topographie, nourrit les activités et façonne les croyances.
La source à 8°c, une eau qui soigne
Après l’effondrement de l’Empire romain d’Occident (Vᵉ siècle), la pratique du christianisme s’affaiblit. Les souverains francs cherchent à affermir leur légitimité religieuse et à revitaliser le tissu spirituel du royaume en favorisant la fondation de monastères — puissants leviers d’encadrement du territoire et de mise en valeur économique. À leur appel, des missionnaires venus d’Irlande et d’Écosse parcourent le continent pour ranimer la ferveur chrétienne.
Parmi eux, le moine reçoit des terres à Lagny pour y fonder un monastère. Alors qu’il marche, sa canne frappe le sol : l’eau jaillit soudain, à quelques centaines de mètres d’ici (*) , comme un signe miraculeux. Fraîche à 8 °C, elle apaise ses douleurs.
Bientôt, la rumeur d’une eau qui soigne attire malades et pèlerins, et Lagny devient un lieu de dévotion renommé.
Mais au IXᵉ siècle, les Vikings remontent les voies fluviales, pillent et ravagent la cité comme tant d’autres. L’abbaye Saint-Pierre est détruite, le monastère déserté.
( *) Captée au XIXᵉ siècle sous la rue du Docteur-Naudier par un aqueduc maçonné, la source alimente réservoirs et lavoirs. L’actuelle fontaine sur la place a été érigée en 1902-1903.
Les reliques, espoirs de guérison et sources de prestige
Pour consolider leur pouvoir naissant, les rois capétiens font rebâtir les églises et soutiennent le mouvement monastique. En 1019, lors de la consécration de la nouvelle abbaye, Robert II le Pieux offre deux trésors inestimables : une épine de la Sainte Couronne et la pointe d’un clou de la Passion. Ces dons font de Lagny un centre de pèlerinage et affirment le prestige capétien.
Au Moyen Âge, le pèlerinage devient un outil de rayonnement majeur : pouvoirs spirituels et politiques s’allient pour attirer les foules, gages de prospérité et d’influence pour la cité.
De nouvelles reliques — fragments d’os et de chair de saints — viennent enrichir la collection. Considérés comme porteurs d’une part du divin, ces objets sacrés sont réputés offrir guérison et protection. À une époque où les remèdes sont rares, la foi et les reliques représentent souvent le seul espoir de guérison.
Elles seront brûlées au XVIᵉ siècle par les calvinistes.

Sainte Couronnes et trois des principales reliques des saintes Épines de Notre Dame de Paris (d’après une photographie) 1912 - Extrait du Dictionnaire de la Bible - F. Vigouroux - Tome II.- Domaine public.
Le blason de la ville de Lagny-sur-Marne arbore la pointe du clou.
Les pèlerins affluent, la cité s'organise
L’essor des pèlerinages transforme la cité. Il faut loger, nourrir, accueillir : Lagny s’organise pour répondre à ces besoins nouveaux. Autour de l’abbaye, les artisans et commerçants s’installent ; les tisserands, meuniers, boulangers, tanneurs ou forgerons assurent le quotidien d’une population en pleine croissance. Peu à peu, cette double vocation — spirituelle et marchande — façonne la ville et ses places, devenues de véritables centres d’échanges et d’animation.
La foire des Innocents
Cette activité religieuse et commerciale, alliée à la situation géographique de Lagny sur les routes fluviales et terrestres, favorise l’émergence de grandes foires. La plus célèbre est la foire froide dite “des Innocents”, ouverte chaque année le 2 janvier pour une durée de quarante-six jours. Pendant plus d’un siècle, Lagny inaugure le cycle des grandes foires de Champagne, avant Provins, Bar-sur-Aube et Troyes. Des marchands venus de Flandre, d’Italie, d’Angleterre et du bassin parisien s’y retrouvent, mais s’y installent aussi. On y parle toutes les langues, on y échange toutes les monnaies. On y négocie draps, épices, cuirs, fourrures, laines mais aussi lettres de change et paiements — faisant de Lagny une véritable bourse commerciale européenne.
Une ville façonnée par le commerce et le travail
Pour accueillir cette population saisonnière, les auberges, boucheries, boulangeries et échoppes se multiplient. Sous les maisons, on creuse des caves voûtées pour entreposer draps, épices et denrées : fraîches, sûres, protégées des incendies.
Les moulins sur la Marne, les ateliers de tissage, les tanneries et le commerce du poisson participent à cette prospérité, nourrissant la ville et ses voyageurs. La rivière, source de vie, assure le transport, alimente les métiers et fait de Lagny un carrefour d’échanges.
Ce bouillonnement économique et industriel modèle la morphologie du centre ancien et sa trame urbaine spécialisée par activité et par savoir faire des communautés commercantes étrangères. Du cadastre napoléonien à aujourd’hui, Lagny conserve un parcellaire médiéval dense : parcelles étroites, bâtis profonds, centre minéral. Le long de la rue des Marchés — l’axe commerçant qui mène du pont à la place — les façades se resserrent à mesure qu’on approche de la Fontaine.
La Maison des Cinq-Pignons, visible au bord de la place, incarne la puissance marchande de Lagny à l’époque des foires. Mentionnée dès 1277 comme halle des drapiers d’Ypres, elle conserve encore ses voûtes médiévales, aujourd’hui visibles dans la pharmacie d’angle. Son élégante silhouette à pignons étagés, sa verticalité ont inspiré plusieurs immeubles du cœur de ville — y compris certaines opérations de logements récentes, prolongeant discrètement l’héritage médiéval de la cité.



La Maison des Cinq-Pignons, marqueur urbain - Avant 1923, dans les années 1950, puis en 1986 ©Archives départementales de Seine-et-Marne, et en 2025 © Martin Argyroglo
Cadastre napoléonien 1824-1850, section E dite de la Ville, Lagny-sur-Marne, Vue extraite ©Archives départementales de Seine-et-Marne
Premières "pollutions"
La Marne charrie depuis longtemps les traces de la densité et de l’activité humaine. Les déchets des ateliers de tanneurs, teinturiers, poissonniers et bouchers se mêlent aux vidanges domestiques et se déversent dans la rivière. Tout glisse sans doute, avec la pente du centre ancien, vers le fleuve - un écoulement constant de boues et de rebuts, déjà perçu comme une nuisance. Comme tant d'autres, la cité a sa rue Merdière.
Comme à Provins, la canalisation des ruisseaux cherche à dompter ce désordre, à guider les eaux souillées sans contaminer la rivière. Un ru mis à jour entre la rue d’Orgemont et la rue des Tanneurs, lors d'un diagnostic (1997) et d'une une fouille archéologique (2016) menées par les archéologues de l’Inrap , témoigne de cette ancienne volonté d’ordre et de propreté.
Ainsi, bien avant que le mot ne s’impose, la pollution existe déjà, familière et combattue déjà (plaintes, procés) - signe d’une conscience précoce de l’impact humain sur le milieu.
L’essor pavillonnaire à l’ère du train
Belle meulière, rue du Docteur Naudier © Martin Argyroglo
De la cité intramuros à la ville résidentielle
Nous quittons maintenant le cœur ancien pour entrer dans un autre temps, celui du XIXᵉ siècle, où Lagny change de visage. La cité médiévale, longtemps enfermée derrière ses remparts, s’étiole peu à peu au XVIIIᵉ siècle : elle est insalubre, mal aérée, vieillissante. Et pourtant, à partir de 1850, un nouvel élan surgit… grâce au train.
Villégiature et arrivée du rail
En 1849, la ligne Paris–Meaux est inaugurée, suivie de la gare de Lagny–Thorigny dans les années 1850. C’est une révolution silencieuse : le train rapproche la campagne de la capitale. En une heure à peine, on quitte le tumulte parisien pour l’air frais des bords de Marne. Les Parisiens découvrent ici un havre de verdure et de calme : on vient “prendre la Marne” comme on prend la mer. Lagny devient une porte de campagne pour la bourgeoisie urbaine. Les villas poussent, les jardins fleurissent, et avec eux s’invente un nouvel art de vivre : celui du plein air, du temps libre et du train du dimanche.
« C’était la grande vogue des maisons de campagne, à deux pas de Paris ; les gens riches voulaient de l’air, un coin de verdure, un pavillon pour l’été. » Émile Zola, La Curée, chapitre I, 1872.
Après 1870, la ville sort des remparts
Après la guerre de 1870, la ville s’émancipe vraiment de ses anciennes limites. Les remparts, déjà en ruine, sont démantelés : leurs pierres servent à bâtir de nouvelles maisons, tandis que les fossés comblés deviennent promenades et boulevards. La cité médiévale, trop étroite et insalubre, cède la place à une urbanisation maîtrisée. La Marne, autrefois frontière, devient horizon : on la contemple, on la traverse, on y vit.
Où se construisent les grandes demeures
A partir de la fin du XIXᵉ siècle, les demeures bourgeoises s’élèvent sur les coteaux, profitant des vues lointaines et de la proximité de la rivière. D'autres sont construites sur les berges d'un nouveau quartier gagné sur une île. Autour des anciens remparts, les terrains libérés accueillent de nouvelles rues menant vers les gares — en particulier celle de la ligne de l’Est — où lotisseurs et propriétaires recherchent la desserte rapide. Les allées plantées de tilleuls dessinent ces nouveaux quartiers : sous leurs ombres régulières, la ville s’invente un paysage clair, aéré, pavillonnaire.
« On construit, à la lisière de Paris, ces jolies demeures en meulière qui sentent la rose et la lessive, où la femme élève ses enfants loin du tumulte et de la poussière. » Jules Claretie, chroniqueur du Temps (1883)
Maisons sur catalogues
Les propriétaires appartiennent aux classes moyennes ou aisées : Industriels, artistes, fonctionnaires, commerçants ou retraités. Le permis de construire n’existe pas encore ; géomètres et architectes se partagent les rôles. Le succès de ces constructions tient à une nouveauté : les « maisons sur catalogue ». Grâce aux éléments standardisés — fonte moulée, bois découpé, céramique, pierre artificielle —, le client choisit un modèle selon son budget, et l’entreprise l’adapte au terrain avant de livrer la maison “clé en main”.
Symbole d’une méritocratie républicaine, cette maison individuelle s’industrialise en douceur : chacun peut désormais s’offrir sa demeure, son jardin, sa vue sur la Marne. Peu à peu, le modèle se démocratise : les surfaces se réduisent, les décors se simplifient, mais l’esprit demeure. Les grandes propriétés se morcellent, les lotissements apparaissent, les “dents creuses” se comblent. La ville s’étend vers les gares, portée par le train qui en façonne les rythmes. Artistes, fonctionnaires, commerçants, industriels ou retraités s'installent.


Des grandes demeures - L'Aubépine - Le Clos-Joli - aux plus modestes - Avant 1923
Parc Laval, meulières et mains bleues
Au début du XXᵉ siècle, l’ancien parc du château Laval est loti autour de la rue de Lorraine : un quartier typique de villas en meulière, entourées de jardins. Pierre locale, abondante, la meulière — autrefois utilisée pour fabriquer les meules de moulin — devient le matériau emblématique de cette époque. Solide, rustique et chatoyante, elle habille les façades de ses reflets dorés. On la marie volontiers à la brique, au ciment ou à la pierre reconstituée. Les encadrements des fenêtres, en brique ou en pierre, s’ornent de linteaux sculptés, tandis que balcons, grilles et portails déploient leur ferronnerie ouvragée. Omniprésente, elle accompagne cette nouvelle ère constructive : l’usage du métal permet d’alléger les structures et d’élargir les ouvertures, transformant les proportions des façades.
Dans ces nouveaux quartiers, les clôtures soignées marquent les alignements et soulignent la continuité sur rue : les maisons, légèrement en retrait et disposées avec régularité, bénéficient toutes d’un jardinet.
Derrière cette beauté se devine une réalité plus rude. Extraite des carrières briardes et livrée par la ligne Lagny–Mortcerf, la meulière use les corps. Les ouvriers, surnommés les mains bleues, paient cher cette parure : la poussière de silice ronge leurs poumons, abîme leurs doigts, consume leurs vies.
Parc Laval
Usages, confort et bascule vers le résidentiel
D’abord conçues pour la saison ou les fins de semaine, ces maisons de villégiature deviennent, avec la régularité des trains, de véritables résidences principales. Elles gardent leur charme de jardin et de sociabilité, mais s’adaptent à la vie quotidienne. Les plans se cloisonnent — famille, réception, services — et le confort moderne s’y installe : eau courante, gaz, électricité, cuisine équipée, sanitaires, salle d'eau ou salle de bain. Ce niveau de confort ne gagne le centre ancien qu’avec plusieurs décennies de retard, au rythme des raccordements et des réhabilitations du bâti ancien.
L’intérêt architectural ou urbain
Intégrées au périmètre du Site patrimonial remarquable, la plupart de ces meulières sont reconnues pour leur intérêt architectural ou urbain. Certains linéaires de clôtures bénéficient de la même protection, tandis que les alignements de tilleuls sont identifiés pour leur intérêt paysager. Le Site patrimonial remarquable constitue un outil de protection, de gestion et de mise en valeur des ensembles présentant un fort intérêt architectural, paysager ou historique, dont la conservation et la transformation sont d’intérêt public. Le règlement du SPR encadre les interventions sur ce patrimoine comme les constructions neuves. Plusieurs propriétés se divisent et accueillent désormais des maisons contemporaines, parfois autorisées avant la mise en place du dispositif. Le quartier n’est pas figé : il évolue, s’adapte aux usages et continue d’intégrer de nouvelles formes d’habitat dans le respect de son identité.
Vue zoomée sur Plan du patrimoine architectural et paysager du SPR - Lagny-sur-Marne - Approuvé le 13 septembre 2018 Architectes Urbanistes : Letellier - Rivière / Dutertre & Associé(e)s
Trames d'eaux - Naissance d'un parc fluviale
Parc Nature © Martin Argyroglo
Mémoire des rus
Longtemps dédiés à l’industrie puis effacés dans les années 1970, le ru Bicheret et le bras Saint-Père réapparaissent ici. Le parc fluvial, voulu par la commune, remet leurs tracés à ciel ouvert et réinscrit l’eau dans le quotidien : seuils humides, mares temporaires, lisières végétales. Cette mise en scène douce rappelle que ces terrains furent jadis des îlots et des bras de Marne, et qu’ils demeurent avant tout des passages de l’eau.
Bras saint Père ©CAUE77
L’île d’Orgemont, entre le ru et le quai
L'archipel - Atlas de Trudaine (1745-1780)
Les rus que l’on longe ou traverse sur cette plaine alluviale conservent la trace d’un ancien bras de la Marne. Au nord s’étendait l’île d’Orgemont, au cœur d’un archipel d’îlots relevant de Thorigny avant d’être cédée à Lagny en 1880.
Les bras d’eau sont alors comblés pour permettre une urbanisation restée modeste, freinée par la nature inondable des sols.
Entre le ru et le quai, nous sommes sur l’ancienne île, au cœur d’un paysage d’eau dont les rus gardent la mémoire.
L'Ile d'Orgemont, et une étroite bande de terre, au nord de l'île. Commune de Thorigny - Cadastre général parcellaire "napoléonien" (1824-1850) ©Archives Départementales de Seine-et-Marne
Ambiance paisible sur le Bras Saint Père, plus loin à l'est sur les berges de l'île Maubert, avant 1923 ©Archives Départementales de Seine-et-Marne
Parc fluvial, une reconquête paysagère et écologique
Le long de la Marne, les berges du quai de la Gourdine se transforment en un vaste parc fluvial où la nature retrouve sa place. Issu d’études menées en 2012 sur la stabilité des berges, le projet conçu par l’agence Praxys réunit la Ferme des Saules, le Parc Nature et le quai de la Gourdine, soit 5,5 ha d’espaces publics, sous maîtrise d’ouvrage de la Communauté d’agglomération Marne et Gondoire. Le Parc Nature et la Ferme des Saules, non contigus, sont reliés par la promenade du quai ou par la rue du Chariot-d’Or.
Ferme des Saules – promenade de l'eau
Gestion différenciée - Prairie fauchée, seulement en partie ! © Martin Argyroglo
Autour de la Ferme des Saules, les terrains humides sont réaménagés en 2020 pour accueillir les crues et renouer avec la présence du ru. Suivant ou traversant tour à tour le Bras Saint-Père, la passerelle en bois, légèrement surélevée, offre aux promeneurs un cheminement à l’abri de l’eau et des sols humides, tout en donnant accès, pour les plus sportifs, au club d’aviron.
Ancienne villégiature de Léon Hatot – horloger-bijoutier de style Art déco et concepteur des pendules ATO installées sur les quais des gares SNCF – le lieu abrite alors chevaux, vache et poules : Plus villégiature que ferme, souvenir d’une vie paisible au bord de l’eau, que la promenade contemporaine réinterprète aujourd’hui.
Des haltes et belvédères ponctuent le parcours, invitant à observer le niveau de l’eau et la faune. La promenade relie le quartier aux rives, sans entraver le fonctionnement naturel du site. La plantation d’essences diversifiées renforce la résilience écologique du boisement.
Parc Nature – Le Bras Saint-Père retrouvé
Jusqu’en 2019, cette zone n’est qu’un vaste terrain engazonné, peu fréquenté, presque invisible. Les travaux remettent à ciel ouvert le ru autrefois busé et créent un large cheminement surélevé en platelage bois, relieant le quai à la rue. L’eau circule à nouveau dans un milieu humide restauré, ponctué de prairies et de haies. Un muret de bois mort, issu des arbres abattus pour raisons de sécurité, longe la limite nord-est : refuge pour insectes, abeilles sauvages et hérissons.
Des travaux de nivellement - 2018-2019- Google Earth
Trame vivante et paysages des crues
La gestion du parc repose sur un principe simple : le vivant comme guide.
Les clairières sont tondues pour l’usage quotidien, les prairies fauchées au rythme des saisons, les bosquets se régénèrent naturellement, les lisières s’adoucissent, accueillant insectes, oiseaux et petits mammifères. Les grands arbres apportent ombre et fraîcheur, les haies filtrent les vues et abritent la biodiversité. Cette mosaïque d’ambiances compose un paysage vivant, évolutif et accueillant.
Le parc apprend aussi à vivre avec les crues : il les accepte et les met en scène. Lors des hautes eaux, certaines pelouses disparaissent temporairement sous l’eau ; les zones libres guident les débordements, tandis que les sentiers surélevés restent praticables. Le dessin des pentes et des seuils rend le cycle de l’eau perceptible sans dramatisation. Ainsi, la crue devient un épisode du paysage, et non plus une menace.
Planifier pour protéger
Cette approche ne s’improvise pas : elle repose sur une planification rigoureuse.
Le Plan local d’urbanisme trace les continuités vertes et bleues, réserve les terrains nécessaires aux liaisons écologiques et impose des retraits de berge. Les règles d’urbanisme encadrent les clôtures, les transitions, les matériaux
Les Orientations d’aménagement et de programmation (OAP) traduisent ces principes dans l’action : le parc fluvial en est la concrétisation. Le risque de crue devient paysage.
A voir également : en sortant du Parc Nature, rue du Chariot d'Or, à moins de 25 mètres sur vote gauche, une source naturelle et un ancien lavoir rappellent la présence persistante de l’eau.
Friches requalifiées
© Martin Argyroglo
Un territoire façonné par l’industrie et le rail
Au sud de la Marne, les rues du Chariot-d’Or, du Canada et le chemin de Quincangrogne occupent un ancien paysage d’usines et d’ateliers installés en contrebas du coteau. Dès 1872, la ligne Lagny–Mortcerf, exploitée par la Compagnie des chemins de fer de Seine-et-Marne, dessert cette frange industrielle. Elle transporte alors la pierre meulière extraite dans les carrières voisines de Villeneuve-le-Comte et de Mortcerf, jusqu’aux années 1930.
Déclassée par la suite, la voie ferrée devient le chemin de Mortcerf, dont le tracé évoque encore cette activité. Un embranchement fluvial rejoint directement la Marne : la gare d’eau, située à hauteur de l’actuel square Sainte-Agathe-des-Monts, assure les échanges entre la voie d’eau et le rail. Ce paysage de travail, de fumées et de convois rythme la vie du quartier.
Les premiers pavillons apparaissent ensuite, soit en bord de Marne, soit chemin des Étoisis, à l’abri des crues. Peu à peu, l’urbanisation s’étend de part et d’autre du chemin de Quincangrogne – « Qui qu’en grogne : que vienne m’affronter celui que cela dérange » – qui conduit au moulin du même nom, sur la commune de Montévrain, tandis que le chemin des Étoisis continue aujourd’hui de se densifier.
Des friches industrielles à la ville durable
La zone d'activité Est de Lagny et les quartiers résidentiels de bords de Marne - Vue 2004 - Google Earth
La zone d'activité Est de Lagny et les quartiers résidentiels de bords de Marne - Vue 2018 - Google Earth
Les quartiers résidentiels de bords de Marne - Vue 2024 - Google Earth
Entre la Ferme des Saules et les pavillons des années 1950, les anciennes emprises industrielles ont laissé place à un tissu résidentiel contemporain. La mutation s’amorce avec la démolition d’un grand hangar industriel situé entre la rue du Chariot-d’Or et le coteau. Sur ce site, un lotissement de vingt maisons individuelles et quatre petits ensembles groupés voit le jour avnt 2010 : deux modèles architecturaux, sobres et réguliers.
La rue de la Gare-d’Eau, créée à cette occasion, dessert l’ensemble. Le traitement des façades fait écho au passé : la brique rappelle les murs de l’ancienne usine Frankel, tandis que les hublots évoquent la proximité de la Marne et ses activités nautiques.
Rue de la Gare d'eau, au cœur de l’îlot © Martin Argyroglo
La dernière usine encore en activité, CFC, ferme au début des années 2000. L’OAP n°6 “rue du Canada – Ferme des Saules” encadre la reconversion : urbaniser uniquement les sites bâtis ou en friche, préserver les espaces libres et renforcer les continuités paysagères et écologiques.
Ces orientations traduisent une densification maîtrisée, conciliant renouvellement urbain et respect et respect du milieu naturel.
Un habitat mixte et mesuré
Le développement du logement à Lagny ne relève pas seulement du plan local. La requalification des friches s’inscrit dans une stratégie concertée entre l’échelle communale et la planification régionale — le Schéma directeur d’Île-de-France — qui s’impose aux collectivités. Dans un contexte de forte pression foncière, accentuée par le desserrement des ménages et la proximité des gares, Lagny doit accueillir davantage d’habitants sans s’étendre.
Le secteur du « Canada » illustre cet enjeu : il offre une capacité d’environ 116 logements, dont 30 % de locatifs sociaux.
Densité et mixité - Les Rives d'Or © Martin Argyroglo
L’opération Les Rives d’Or, construite entre le ru du Bicheret et la rue du Chariot-d’Or sur l’ancien site industriel CFC, témoigne de cette dynamique : 55 logements, dont 19 maisons individuelles et 38 appartements, livrés en 2021 par Rosiak Olivier, architecte.
Le programme associe mixité sociale et générationnelle, espaces plantés et cheminements piétons en cœur d’îlot.
Rue du Canada, en face du square, trois maisons surélevées anticipent les risques d’inondation. Deux terrains restent à bâtir.
Les anciens ateliers Frankel laisseront place aux Jardins de la Marne, programme mêlant petits collectifs en brique et maisons individuelles.
Les Ateliers Frankel - Façade noble. ©CAUE77
Ainsi, chaque ensemble bâti traduit le vocabulaire architectural de son époque : la densité s’accroît, les formes d’habitat se diversifient, et chaque séquence compose un nouveau chapitre de la transformation urbaine de Lagny.
Une urbanité recomposée
Cette requalification, amorcée il y a vingt ans et encore en cours, témoigne d’un changement profond de culture urbaine : construire sur les traces de l’industrie, dans les limites existantes, tout en réintroduisant la nature et l’eau au cœur de la ville. Entre les pavillons d’après-guerre et les berges renaturées, les nouvelles opérations de logements traduisent une volonté publique d’habiter autrement : plus dense, plus mixte, mais aussi plus attentif aux cycles naturels.
Composer avec le risque d’inondation
Tout le secteur demeure exposé à l’aléa de la Marne. Lors de la crue historique de 1910, les eaux ont atteint 5,26 mètres, submergeant la zone pendant douze jours. Les nouveaux aménagements s’appuient aujourd’hui sur le PPRI (Plan de Prévention du Risque Inondation) et sur le DICRIM (Document d’Information Communal sur les Risques Majeurs).
Les constructions sont désormais pensées pour limiter leur vulnérabilité : les espaces de vie sont surélevés, parfois aménagés à l’étage, l’eau peut circuler librement sous les volumes bâtis les plus récents, et les accès sont situés au-dessus des plus hautes eaux connues.
Dans ce secteur d’aléa, une zone naturellement plus haute échappe partiellement au risque ( voir carte ci dessous) : cette différence de niveau influe sur la programmation et le traitement architectural des logements. Les pièces principales s’ouvrent alors sur des rez-de-jardin, situés au-dessus des rez-de-chaussée. Cette légère dénivellation naturelle protége une grande partie de l’ilot.
Zoom sur le secteur Chariot d'Or-Canada - En bleu, périmètre exposé au risque inondation. Carte Information des acquéreurs et ocataires sur le risque inondation sur Lagny-sur-Marne - Préfecture de Seine-et-Marne - DDT 77/SEPR/PRN/JoA
Ici, on ne cherche plus à dompter l’eau, mais à composer avec elle.
La rivière, espace de liberté
© Martin Argyroglo
De révolutions en révolutions
Longtemps espace de labeur et de commerce, la Marne s’ouvre, au XIXᵉ siècle, à d’autres usages : ceux du loisir, de la fête et du sport. La rivière, autrefois utilitaire, devient peu à peu un espace de liberté.
Tout commence à la fin du XVIIIᵉ siècle : la Révolution abolit les corporations et met fin aux privilèges. Les rivières s’ouvrent à tous — on embarque, on rame, on se baigne, librement.
Une autre révolution, plus discrète, bouleverse le temps lui-même : le dimanche cesse d’être exclusivement religieux. Pour certains, il devient un jour de fête, de musique et de rencontres au bord de l’eau. Pour d’autres — ouvriers et employés des grandes villes —, il reste un jour de travail, dans des semaines qui en comptent souvent sept.
Les règles changent sans cesse : sacralisé, supprimé, rétabli, le dimanche traverse le siècle dans une sacralité vacillante, oscillant entre culte, travail et repos. Le repos dominical retrouve peu à peu sa place à partir de 1870. Il faut attendre la loi de 1906 pour qu’il devienne un droit.
Alors naît véritablement le temps libre — et avec lui, le goût du plein air, des rivières, de la Marne.
Culture du loisir et du plaisir
Promenade et canotage quai de la Gourdine - Avant 1923
À la belle saison, grâce au train, les citadins fuient l’air épais de la capitale. Paris et sa proche banlieue connaissent alors une véritable explosion démographique : la ville s’étend, les immeubles se multiplient, les rues sont en chantier. L’air se charge de fumées d’usines et de cheminées, de suie de locomotives, de poussières soulevées par les démolitions et les grands travaux haussmanniens.
« Il y a du bruit, de la poussière, des coups de marteau partout. Paris travaille, Paris se démolit, Paris se refait. »Jules Vallès, L’Enfant (1879)
Loin du fracas et de la grisaille, employés, artisans et petits fonctionnaires viennent chercher ici un peu de fraîcheur. Un canot, un panier de pique-nique, quelques amis : la Marne devient leur mer, et la fête commence.
« Ces Parisiens, las de la poussière, vont chercher sur la Marne l’exercice qui purifie et l’air qui régénère. »Jules Claretie, La Vie à Paris, Paris, G. Charpentier, 1884. (Recueil d’articles parus dans Le Temps en 1883.)
Dès 1850, le canotage populaire se développe avec ses embarcations légères : les amateurs adoptent les tenues rayées, les chapeaux de paille, les rames vernies des régates normandes. Sur la Marne, on se montre autant qu’on rame.
C’est aussi l’âge d’or des guinguettes — ces lieux de convivialité, de musique et de vin blanc. Sous les guirlandes, au son de l’accordéon, on danse, on rit, on trinque. On profite aussi des Marronniers, du Moulin de la Galette, ou du Moulin Rouge, devenu Moulin Bleu.
« Le dimanche, la foule des canotiers envahit la Marne. On s’asseyait sous les tonnelles, on buvait du vin blanc en écoutant les rires et les chansons. » Guy de Maupassant, La Femme de Paul (1881)
Les peintres impressionnistes, fascinés par ces scènes de plein air, immortalisent cette légèreté nouvelle : un monde où la rivière devient théâtre.
Et le sport ?
Société nautique de Lagny-sur-Marne, début XIXᵉ siècle
La navigation, longtemps réservée au transport, puis depuis peu au canotage, se réinvente dans un esprit nouveau : celui du sport
En 1905, la Société nautique de Lagny s’installe ici même, quai de la Gourdine. Elle s’inscrit dans une tendance en plein essor depuis le milieu du XIXᵉ siècle : celle des sportsmen, héritiers des clubs d’aviron britanniques. Ces passionnés font de la rivière un terrain d’élégance et d’exploit. On y pratique l’aviron, les régates, le water-polo, parfois même la natation de compétition.C’est tout un art de vivre qui s’invente : celui de la force tranquille, du corps sain, du plaisir de l’eau maîtrisée.
Plus populaire et ouverte à tous les âges, la natation s’impose aussi à Lagny : l’Union Sportive l’intègre à ses statuts dès 1904, pour encourager l’apprentissage et prévenir les noyades.
Lagny, aviron, équipe 4 dames des Cadettes de Gascogne - Agence Rol - 1925- Crédit : Bibliothèque nationale de France
Yatch fleuri - Des moments de fêtes - Avant 1923
La fin de l'âge d'or
Mais cette insouciance ne dure qu’un temps.
Peu à peu, la pollution gagne la Marne : les rejets industriels, les eaux usées et les ruissellements agricoles transforment l’eau claire en une eau lourde et douteuse.
Parallèlement, la rivière retrouve un visage utilitaire : dans l’après-guerre, elle renoue avec le trafic fluvial marchand. Les péniches transportent matériaux et gravats pour bâtir le Paris de la reconstruction et des Trente Glorieuses, dans une dynamique de renaissance territoriale.
Les guinguettes, elles aussi, déclinent : les paiements “au chapeau” des musiciens sont interdits, les bals se raréfient, la clientèle s’éloigne.
Les loisirs changent : la télévision, le cinéma, l’automobile détournent les citadins de la rivière.
En 1974, un arrêté préfectoral met un terme à la baignade et aux sports nautiques.
La Marne, laborieuse puis joyeuse, se retrouve bien silencieuse.
Nouveaux aménagements devant le Centre Nautique © Martin Argyroglo
Quai de la Gourdine, vivre avec la Marne
© Martin Argyroglo
Au tournant du XXᵉ siècle, de belles demeures bourgeoises s’élèvent sur les rives de cette ancienne île, désormais rattachée et pleinement intégrée au tissu de Lagny. L'ensemble est aménagé pour accueillir ces nouveaux habitants, visiteurs et usages.
Meulière et son belvédère sur la Marne, au dessus des promeneurs - Sur ces belles meulières du bord de Marne, le bois est roi © Martin Argyroglo
Le quai qui nourrit
Les pêcheurs s’installent sur la rive ou dans leur barque, en silence, pour le simple plaisir de la solitude. Autrefois, la pêche relève de la subsistance. L’anguille se capture à la nasse — appelée aussi gord : de longues perches de saule, plantées dans la rivière, guident le poisson vers ces grands pièges fixes en jonc ou en osier. Le mot, sans doute d’origine scandinave, a donné son nom au quai.
Au Moyen Âge, le poisson occupe une place essentielle dans l’alimentation. Près d’un tiers de l’année, il constitue le seul aliment carné autorisé : les prescriptions religieuses multiplient les jours d’abstinence. Nourrissant moines, paysans et bourgeois, il fait vivre toute une économie de pêche et de commerce le long de la Marne.
IBN BUTLÂN, Tacuinum sanitatis -XVᵉ siècle Source gallica.bnf.fr / BnF. Département des Manuscrits.
Cette activité façonne sans doute les rives de l’ancien bras de la rivière : lieu de travail, d’échanges et de ravitaillement, les anciennes berges participent pleinement à la vie économique de la cité médiévale. À proximité, la rue du Vivier (aujourd’hui rue Delambre) évoque un quartier tourné vers la pêche et la conservation du poisson.
Des impressionnistes sour le charme
Ce décor lumineux inspire les artistes. Les peintres du Groupe de Lagny, proches de Seurat et Signac, posent leurs chevalets sur les berges. Maximilien Luce, Léo Gausson, Lucien Pissarro et Émile-Gustave Cavallo-Péduzzi traduisent les reflets de la rivière et les vibrations de la lumière. Leurs toiles, aujourd’hui conservées dans plusieurs musées, témoignent d’un paysage à la fois quotidien et poétique.
Les bains froids : se baigner sur la rivière
Des " Bains Bateaux" sont installés ici, entre le quai et une petite île de la Gourdine, disparue en 1968, engloutie : ils offrent un accès direct à l'eau de la Marne. Des pontons de bois forment un enclos flottant où l’on se lave, où certains apprennent à nager, et où tous profitent de la fraîcheur du fleuve. Ces bassins, traversés par l’eau du fleuve, offrent un bain sûr et d'abord séparé pour dames et messieurs. Ils y disposent d’espaces séparés, ou de jours ou horaires réservés et des cabines permettent de se changer à l’abri des regards.
Bains froids sur le Quai de la Gourdine, un succès populaire - On devine la présence de plusieurs bateaux, qui encadre un bassin central, dans lequel on nage. Dans cette configuration, un plancher en bois constitue le fond de la piscine.
Ces bains, prolongent sur la Marne une mode née sur la Seine : celle des bains flottants, à la fois lieux d’hygiène, de sociabilité et de plaisir.
Victor Hugo décrit déjà, dès 1829, dans Le Dernier Jour d’un Condamné :
« Ces longues boîtes de planches où les Parisiens vont chercher la santé dans le courant même de la Seine. »
La baignade marque un tournant dans le rapport au corps, à la ville et à la nature : une eau désormais partagée, vécue pour le bien-être autant que pour la propreté.
Des bains flottants à nos piscines
Les premiers “bains froids” du Paris de la fin du XVIIIᵉ siècle se composent de grandes baignoires en bois percées, suspendues dans le courant du fleuve et protégées des regards par des linges tendus. À l’origine très rudimentaires, ces installations s’agrandissent, se structurent, s’industrialisent pour garantir la sécurité et le confort, tandis que leurs fonctions évoluent.
Les baignoires font place à des cabines individuelles alignées autour d’un bassin, puis à de véritables établissements flottants, souvent constitués d’un assemblage de bateaux encadrant le ou les bassins de baignade. On y trouve, pour les plus vastes, des toboggans et des plongeoirs, mais aussi des restaurants et des dancings. Les décors suivent les modes — orientalisme, exotisme, modernité — reflétant l’esprit d’une époque.
Ces architectures légères, faites de planches, et de toiles, animent les berges des grandes villes. Elles symbolisent l’entrée des cités dans l’ère de l’hygiène publique et du loisir.
Esquisse comparative entre les anciens Bains froids de la Seine et l'École de natation construite en 1822 et dont le dispositif a été adopté dans tous les bains actuels - Bains froids parisiens, A. La Morinière - Musée Carnavalet – Histoire de Paris / Paris Musées (domaine public).
À mesure que les villes se modernisent, des aménagements annexes apparaissent sur les berges. Après la guerre, la construction des bassins se transforme : le bois est remplacé par le métal, les éléments deviennent préfabriqués et modulaires. En 1951, un bassin-école flottant est installé à Meaux, bientôt suivi de nombreux modèles similaires en France. Peu coûteux et faciles à démonter, ces bassins annoncent la généralisation des piscines maçonnées, fixes et filtrées, qui s’implantent d’abord sur les rives avant de s’en détacher.
Un paysage disparu, mais fondateur
Ces installations flottantes s’amarrent aux berges des villes dès la fin du XVIIIᵉ siècle et se multiplient tout au long du XIXᵉ, dessinant un paysage aujourd’hui effacé, mais jadis familier. Il nous paraît aujourd’hui presque insolite d’imaginer l’ampleur qu’elles occupent alors, et le linéaire entier de quais qu’elles investissent. D’un bout à l’autre des rivières, les pontons, cabines et pavillons se succèdent, formant une véritable façade flottante. Ces bains sur l’eau animent les cours d’eau, font des fleuves des lieux de promenade, de rencontre et de spectacle. Au-delà du service rendu – apprendre à nager, se laver, se délasser – ils sont de véritables lieux de vie : espaces de sociabilité, de loisirs et parfois d’émancipation.
En plein cœur de Paris, à quelques mètres du Louvres, de gauche à droite, les bains chauds pour Dames de la Samaritaine ( sur 2 niveaux) , un lavoir flottant, et un autre établissement de bains. Les Bains de la Samaritaine finissent sous l'eau avec les inondations de 1919. - Vue de l’île de la Cité et le Pont-Neuf avec ses boutiques, vers 1840 – Musée Carnavalet / Paris Musées (CC0)
Une prise de vue, quelques années plus tard, avec le lavoir flottant et une école de natation.*A.-J.-C. Quinet, Vue des bains Henri-IV et bains froids de dames, vers 1867 – Musée Carnavalet / Paris Musées (CC0)
Au tournant du XXᵉ siècle, les crues successives, la pollution des rivières, les nouvelles règles sanitaires, l'émergence de nouveaux modèles, comme l’intensification du trafic fluvial entraînent la disparition progressive des établissements flottants — bains comme bateaux-lavoirs. En effet, la navigation se densifie pour approvisionner Paris et sa banlieue en blé et en matériaux de construction pour alimenter la croissance urbaine. Le fleuve se transforme : de lieu de vie, il devient axe de transport.
« La Seine roulait lentement entre ses berges, et tout un peuple vivait là, sur l’eau — jusqu’au jour où la ville, grandissant, les chassa de son lit. » — Émile Moselly, Terres lorraines, 1907
Pourtant, une piscine flottante résiste longtemps à Paris : les célèbres Bains Deligny (Paris VIIᵉ), créée en 1796, et actifs jusqu'aux années 1980. Très fréquentés, régulièrement modernisés, ils disparaissent en 1991.
« Une journée à l’école de natation est un des plus piquants tableaux de la vie parisienne. (…) À dix heures, les baigneurs arrivent en foule ; les uns sautent dans le bassin d’un air résolu, d’autres s’y glissent en frissonnant. On entend des éclats de rire, des exclamations, le bruit de l’eau qu’on frappe de la main. (…) À midi, le bain se peuple : on cause, on s’appelle, on se renvoie des balles, on fume des cigares dans les logettes. Le bain devient salon ; la causerie remplace la natation. (…) C’est un petit monde flottant, bruyant, joyeux et léger, qui s’agite sur l’eau comme un théâtre mobile de la vie parisienne. » Eugène Briffault, Chapitre : « Une journée à l’école de natation » – bains Deligny, sur la Seine - Paris dans l’eau (1844)
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2 (1) - Vue extérieure des bains Deligny situés en face du 25 quai d'Orsay - 1917- Charles Lansiaux - Ville de Paris / BHVP - Domaine public - (2) Piscine Deligny – bain de soleil, Agence Meurisse, 1934. - Bibliothèque nationale de France (Gallica), Domaine public. Source : Wikimedia Commons
Aujourd’hui, il ne subsiste presque plus aucune trace visible de ces architectures flottantes qui ont pourtant façonné le paysage urbain du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle, sinon dans la mémoire diffuse des lieux. On circule sur ces quais — ou sur d’autres — sans imaginer ce passé tout proche, jusqu’à ce qu’un aménagement contemporain en ravive le souvenir.
Piscine Joséphine Baker sur la Seine ©CC0-2009
La piscine Joséphine-Baker, conçue par Robert de Busni (Atelier Sequana Architectures) et inaugurée en 2006 quai François-Mauriac (Paris XIIIᵉ), s’inscrit dans cette filiation.
Plus récemment, la piscine flottante Annette-Kellerman, réalisée par Seine Design (bateau de 110 × 15 m, port de Javel, 2017-2023), prolonge cette histoire.
D’autres exemples à Vienne, Berlin ou New York — comme la Floating Pool Lady — réinventent le bain sur l’eau, témoignant de l’attrait persistant pour ce paysage disparu mais fondateur.
Vers un renouveau de la Marne
Depuis les années 2000, la Marne retrouve peu à peu sa place dans le quotidien des habitants. Les actions conjointes des collectivités et de l’Agence de l’eau ont permis d’améliorer la qualité du fleuve, de restaurer les berges et de relancer les activités nautiques. De Joinville à Champigny, plusieurs sites de baignade naturelle accueillent le public depuis 2024..
Le quai de la Gourdine, désormais requalifié, accueillent les pas des flâneurs, dans ce paysage renaturé.
Histoire(s) de pont : reconstruire toujours !
© Martin Argyroglo
Du gué au pont
Lagny s’établit là où la Marne se resserre et devient franchissable. On traverse ici longtemps à gué quand le niveau de la rivière le permet, ou sur des bacs. Ce passage attire les premiers habitants, qui s’installent sur la hauteur voisine, assez proche pour en vivre sans en subir les crues. Autour de ce point de traversée se structure le bourg, bientôt marqué par l’édification du premier pont — un ouvrage simple, mais décisif dans le paysage et dans l’histoire de la ville.
Un passage essentiel, d'abord en bois
Pont de bois en 1847, Lagny-sur-Marne - Adolphe Humbert de Molard © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Alexis Brandt
Mentionné dès 1257, le pont de Lagny figure parmi les plus anciens ouvrages de franchissement du cours moyen de la Marne. Autour de ses piles, plusieurs moulins s’installent très tôt, utilisant la retenue d’eau créée par l’ouvrage pour actionner leurs roues. Ces installations, à la fois industrielles et hydrauliques, participent pleinement à l’économie locale et à l’animation du front de rivière.
C'est seulement en 1860, que pour la première fois le pont de Lagny n'est plus construit en bois : il est en métal.
Ancien pont de bois Lagny avant sa destruction en 1858, Adolphe d'Hastrel (1805-1874)
Le nouveau pont de Lagny, mis en service en 1860 - Le pont de fer à trois arches reste flanqué des moulins préservés.
Destructions, génie et reconstructions
Le pont de bois est fragile, il est régulièrement détruit par les conflits ou les éléments qui se succédent sur près de six siècles. Les glaces qui emportent ses arches en 1795 marquent les esprits. En 1814, 1870, 1914 puis 1940, c’est le génie français qui le fait sauter pour ralentir l’ennemi et protéger la retraite des troupes. Le 27 août 1944, jour même de la Libération de Lagny, le pont reconstruit provisoirement en 1944, est "re-détruit" pour la dernière fois. Ces décisions, dictées par la stratégie, traduisent aussi la valeur symbolique du franchissement : couper le pont, c’est interrompre le lien, le temps d’un danger.
Chaque destruction appelle une reconstruction. A partir du milieu du XIXᵉ siècle, chacune s'inscrit dans les évolutions techniques et industrielles en cours : un tablier de fer (techniques de fonderie et rivetage typiques) en 1859, la mise en œuvre du béton armé à partir de 1924. Le pont Maunoury, tel qu’on le voit aujourd’hui, date de 1948, réalisé sur le modèle élargi et consolidé de 1924.
Entre chaque épisode, des ponts provisoires — tabliers posés sur des barques ou des péniches, passerelles métalliques pour piétons — assurent la continuité du passage.
Le pont de fer détruit en septembre 1914
Le pont de bateau jeté sur la Marne par le Génie, entre le pont de fer et le pont de pierre.
Première passerelle provisoire ( bois et métal) - 1915
Deuxième passerelle provisoire (métallique) - 1919
Construction du pont de la Marne, 1923 ( on peut observer les piliers en deuxième plan de la troisième passerelle provisoire)
La troisième passerelle provisoire et le pont de 1924
Deux ponts, deux logiques de croissance urbaine
Le pont Maunoury, ancien pont de la Marne, hérité du tracé ancien, prolonge un axe étroit traversant le cœur de la ville. À partir de 1859, il relie directement Lagny à la gare de Thorigny : la rue dans son prolongement devient alors la rue du Chemin de fer.
En 1850, un second franchissement est construit pour délester les centres de Lagny et de Thorigny. Le pont Joffre, en pierre, longe le centre ancien et ouvre une voie plus large, adaptée à l’évolution du trafic, à distance des contraintes du tissu médiéval. Pensé pour fluidifier la circulation, il devient aussi un vecteur d’urbanisation : il favorise l’extension de la ville vers l’ouest. Quatre fois détruit, quatre fois reconstruit, selon les mêmes logiques militaires et les mêmes nécessités de passage, il adopte, comme le pont Maunoury, sa forme actuelle en béton armé, fidèle au modèle de 1926.
Le pont de pierre construit en 1850
Le pont de pierre détruit par le Génie en 1914 ©Archives Départementales de Seine-et-Marne
Construction d'un tablier en bois pour charges lourdes, sur de péniches (1914)
Pont flottant provisoire sur des péniches 1914 ©Archives Départementales de Seine-et-Marne
Passerelle double construite par le Génie - Tablier métallique (1918)
Vestiges et mémoire de rivière
En aval du pont Maunoury, la tour des Pêcheurs et un fragment du rempart rappellent le temps où la ville se protège du fleuve autant qu’elle en dépend. Longtemps absorbés dans le tissu urbain, ces vestiges réapparaissent comme les témoins d’un paysage ancien où le contrôle du passage, la défense et l’activité fluviale se mêlent. Ils concluent la promenade en rappelant que, depuis le premier gué jusqu’aux ouvrages modernes, Lagny entretient avec la Marne une relation constante : franchir, protéger, reconstruire. C'est ici que notre balade s'achève, là ou tout à commencé.
La Tour de Pécheurs, quai Saint-Père ©Archives Départementales de Seine-et-Marne
Quai Saint-Père


